Dictionnaire familial À usage privÉ par Micha Wald

Alice et moi

Au départ, Alice et Moi était un film de vengeance. J’ai commencé à l’écrire après une rupture amoureuse assez violente et le scénario était loin d’être drôle. Le temps de compléter le montage financier du film, l’esprit revanchard qui était à l’origine du projet s’est un peu émoussé. Tout d’un coup, je me retrouvais devant une comédie. Alors que ma haine envers Alice passait à un deuxième plan, l’humour et les personnages des trois vieilles Juives prenaient de plus en plus de place. Ceci dit, détester quelqu’un c’est toujours bien. J’aime détester certaines choses, c’est un peu le même rapport que j’ai avec le judaïsme, un rapport d’amour-haine assez fort. C’est très motivant de choisir et de garder un ennemi avec qui on va en découdre artistiquement. La figure de la danseuse que je déteste fait donc maintenant partie de mon univers cinématographique, c’est quelque chose qui revient et que je vais continuer à développer. Afin d’éviter la frustration de devoir couper pour adapter mes histoires au format court, j’écris généralement en parallèle un traitement de long métrage. C’est donc pendant Alice et Moi qu’est né Simon Konianski.

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Bande de Gaza

Qu’il le veuille ou non, tout Juif doit aujourd’hui se positionner par rapport au conflit israélo-palestinien. Il n’y a plus que ça qui caractérise cette communauté. Cela finit même par phagocyter tout le reste, la culture comme l’identité juive. Dans le film, il y a une opposition entre l’approche athée, très rationnelle de Simon et celle de son père, de ses oncles et tantes, qui semblent réagir uniquement avec leurs tripes. Quant à la Bande de Gaza, je pense que les choses sont en train de changer. Depuis l’opération « Plomb Durci* », une limite a été franchie. Il y a un vrai malaise dans la communauté juive, perceptible jusque chez certains intellectuels de droite. Ça devient difficile de soutenir aveuglément le gouvernement israélien après un désastre pareil. Mais les vieux Juifs de mon film continuent à défendre Israël car, comme le dit l'oncle Maurice, « Si Israël disparaît avec sa bombe atomique, que les Nazis reviennent… Qu’est-ce qu’on va faire ? ». C’est un débat très complexe et c’est souvent un point de discorde entre ma génération et celle de mes grandsparents. Ces anciens Juifs communistes et résistants, dont certains ont combattu en Espagne en 36, sont aujourd’hui devenus presque racistes, très à droite et anti-arabes. En même temps, ma tendresse vient aussi de là, je les comprends : avec leur passé et ce qu’ils ont vécu, c’est normal qu’ils soient attachés viscéralement à Israël. C’est de l’instinct de survie !

* "Opération Plomb Durci" : opération militaire israélienne initiée le 27 décembre 2008 dans la Bande de Gaza, visant le Hamas.

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Camp d’extermination

Comment représenter l’irreprésentable ?

La séquence où Simon et son fils parcourent Majdanek est sans doute la plus délicate et compliquée de tout le film. Le point de départ qui m’a poussé à l’inclure est une anecdote. Lorsque j’avais 15 ans, j’ai participé à un voyage commémoratif en Pologne. Nous avons visité Auschwitz, Majdanek, Treblinka, Sobibor, Belzek. Je crois que c’est à Majdanek qu’un rescapé nous a raconté, presque en riant, que c’est en se cachant dans les latrines (où il resta trois jours) qu’il survécut à la liquidation du camp lorsque les Russes s’en approchaient. La manière dont cet homme racontait son histoire m’avait alors frappé. Comment pouvait-on rire de choses pareilles ? J’ai alors compris que son rire était une victoire sur la mort, un rire de vie, un pied de nez à la machine nazie voulant dire « je suis là, entouré de petits-enfants de rescapés, vous avez échoué ». Au fond de cette vraie zone de mort, il reste la vie. Je trouve ça très encourageant… Cet épisode fait écho à une autre « histoire » que m’a raconté Michel Laubier qui joue le comparse de Popeck dans la séquence à Majdanek. Michel Laubier est un survivant d’Auschwitz. Comme c’était très compliqué de tourner dans les vraies latrines, on a dû les reconstituer. Et en arrivant sur le set, Michel a spontanément dit : « Mais oui, ça ressemble à Radio Chiottes ! ». Et puis il a rigolé. À Auschwitz, c’est comme ça que les déportés appelaient les latrines car c’était le seul endroit où ils pouvaient se parler. Parmi les rares rescapés des camps, certains ont été traumatisés à vie, pour d’autres, comme Michel, la vie a repris le dessus. Malgré la logique implacable d’anéantissement de cette machine de mort qu’étaient les camps, il restait « Radio Chiottes ». Il restait quelque chose de foncièrement humain qu’on ne pouvait pas annihiler, que les nazis n’ont pas pu détruire. Et c’est ça que je trouve très intéressant, c’est ça que je voulais filmer, un souffle de vie dans cet univers de mort. Mon but est aussi qu’on n’oublie pas. Même si c’était risqué de filmer Majdanek dans une comédie, j’ai décidé de le faire pour que justement, on continue d’en parler. Sur le plan narratif, c’était fondamental que cette séquence soit dans le film. Simon fait le voyage inverse de celui de son père : il part de la Belgique où Ernest a fini sa vie pour arriver à son village natal. Simon redécouvre alors la vie de son père et Majdanek en est un des éléments majeurs.

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Diaspora

C’est fondamental de garder en mémoire que l’histoire du peuple juif et l’histoire d’Israël sont deux choses différentes. Israël n’a que soixante ans, le judaïsme diasporiste est millénaire. Toute la richesse de la culture juive d’Europe de l’Est imprègne mes histoires. Je suis fier d'être un Juif diasporiste. Aujourd’hui, j’ai peur qu’en soutenant aveuglément Israël, la diaspora se mette à dos toute l’humanité. Jusqu’à présent, ça se passait plutôt bien dans tous les pays où l’on vivait. Mais les gens commencent à ne plus comprendre cet acharnement à défendre un pays dont Avigdor Lieberman est vice-premier ministre ! Je pense aussi que l’arrivée d’Obama à la tête des États-Unis va changer quelque chose et que, peut-être, la communauté juive américaine va aussi évoluer.

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Enterrement

Je trouvais intéressant qu'Ernest soit enterré dans son village natal. Malgré l’idée répandue que dans le Yiddish Land les Juifs étaient très stigmatisés et pauvres, ils vivaient dans des villages où régnait pourtant un certain bonheur. On le voit par exemple dans les tableaux de Chagall. La Pologne et l’Ukraine sont le berceau de la culture ashkénaze et j'aime penser qu'en quelque sorte, c'était un paradis perdu. Je l’imagine comme quelque chose de plutôt bucolique, avec des petites maisons colorées, des animaux et des rivières autour. Dans ses livres, Cholem Aleikhem, dresse le portrait de personnages qui vivaient dans ces petites communautés aux 17e ,18e et 19e siècles : le porteur de lait, l’idiot du village, le fanatique qui prie jusqu’à devenir fou, le rabbin malicieux… Je me suis inspiré de cette culture un peu magique, où l’on retrouve de la sorcellerie et des fantômes mais aussi des histoires très drôles.

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Filiation

Dans la filiation, on retrouve cette volonté très forte de ne pas devenir ou être comme ses parents. Dans le film, trois générations s'affrontent. Les points de discorde sont assez typiques d’un conflit générationnel d’un certain milieu juif : la bar-mitzvah, l’école juive, la circoncision, la copine pas juive, etc. Je voulais montrer que ce sont des clivages très durs qui reviennent tout le temps. Ernest est dans le reproche permanent et ça devient exaspérant. En même temps, ses reproches sont des marques d’attachement. Simon, lui, a autant de mal que son père à transmettre des choses à son fils. En fait c’est difficile de transmettre à ses enfants, ils prennent ce qu’ils ont envie de prendre et c’est rarement ce que l’on voudrait. Le point de départ du film était qu’entre Ernest et Simon, entre Simon et Hadrien, rien n’était transmis normalement mais que le lien se faisait plutôt entre le grand-père et le petit-fils. C’est finalement le voyage en Ukraine qui permet de récréer quelque chose de l’ordre de la transmission entre ces trois personnages.

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Goy

Comme dans beaucoup de cultures, on différencie nos semblables des autres. Pour les Juifs, « les autres » (qu’on appelle aussi « les gentils »), ce sont les Goyim. À la base ce n’est pas un terme péjoratif mais ça l’est devenu. Dans Simon Konianski comme dans Alice et Moi, les histoires d’amour entre Juif et Goy ne marchent pas très bien. Mais c’est uniquement parce qu’une histoire qui dysfonctionne est plus drôle qu’une belle romance. Dans ma famille, qui est pourtant de gauche, le mariage avec une non Juive reste un peu problématique, surtout au niveau de l’éducation des enfants. Derrière tout ça, il y a la peur de l’assimilation, la peur de perdre cette culture juive millénaire. Dans la communauté juive, il y a une forte tendance à l’endogamie. Pour moi, sortir avec une Juive, c’est un peu comme si je sortais avec ma cousine. Il n’y a plus ni exotisme ni piquant, on sait ce qui va se passer. Je trouve plus excitant et stimulant d’être avec quelqu’un dont la culture est différente de la mienne et qui va m’apporter une ouverture. Dans certaines peuplades d’Asie mineure ou chez les Amérindiens, il faut aller voler sa femme dans une autre tribu !

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Hypocondriaque

Simon Konianski est un film où j’ai surtout essayé de me moquer de moi et de ma famille. Je suis hypocondriaque, et Simon l’est encore plus que moi. Un peu à l’image du Juif new-yorkais intello et névrosé, j’ai plein de médecins, généralement des amis de mes parents avec lesquels je me sens en confiance. Dès que j’ai un rien, il faut vite que j’aille consulter pour voir si ce n’est pas un début de cancer. Je fais super attention à ce que je mange, je respire… Et avec mes enfants ça se décuple. Certes ça ne fait rire ni ma mère, ni ma copine, mais ça amuse beaucoup de gens autour de moi. Dès que je raconte mes voyages aventureux, c’est l’éclat de rire général. Ça se termine toujours par un rapatriement avec Europ Assistance. Maintenant, quand j’appelle, ils reconnaissent tout de suite ma voix : « Bonjour M. Wald, ne vous inquiétez pas, on va vous rapatrier tout de suite. Alors, vous avez quoi cette fois, la dengue, une otite ? » Il vaut mieux être conscient d’être hypocondriaque et pouvoir en rire. Et puis les hypocondriaques vivent plus vieux que les gens normaux... Dans l’humour juif, l’autodérision est essentielle. On dirait que j’exagère les traits pour les rendre comiques mais pas du tout. C’est une comédie hyperréaliste !

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Initiation

Je voulais que Simon parte à la découverte des racines de sa famille, de ce qu’il a toujours rejeté en bloc parce qu’il n’avait que la version de son père, cette logorrhée sur la guerre, les camps. Mais ce que Simon a toujours renié va revenir lors de ce voyage. C’est comme s’il découvrait que tout ce que lui a toujours raconté son père faisait partie de sa vie, de son histoire, de ses névroses, de ses fêlures… Comme si le fantôme de son père lui disait : « Il faut que tu assumes, que tu fasses front. Tu ne peux pas tout rejeter. » Ce voyage où il est embarqué un peu de force va lui permettre de voir les choses par lui-même. Il découvre les vestiges d’une communauté juive polonaise autrefois florissante, qui ressemble aujourd’hui à une réunion de fantômes ; il traverse ce pays brisé qu’est la Pologne postcommuniste, puis il arrive en Ukraine, dans le petit village natal d’Ernest, ce qui lui permet de se réconcilier en partie avec son père et son histoire. Je ne voulais surtout pas faire de Simon le « bon garçon », c’est un rebelle, qui aime et aimera toujours être contre tout et tout le monde. Le fait qu’il ait pris Hadrien en otage nous laisse penser qu’il fait ce voyage aussi pour son fils, même si souvent il se cache derrière lui, comme quand il arrive dans la salle communautaire et se retrouve face à ces vieux Juifs qui lui parlent tous en même temps en Yiddish. Simon est traumatisé et c’est son fils qui l’aide à traverser ces expériences plus aisément, comme si Simon ne pouvait pas flancher car son fils est là. Hadrien est plus enclin à écouter les histoires de son grand-père, il veut voir où ce dernier a été déporté, etc. Il est dans une démarche ludique mais curieuse, il veut savoir ce qui s’est passé. Hadrien fait partie de la troisième génération, il est beaucoup moins à fleur de peau que Simon…

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Jeunesse

Simon est un éternel adolescent, il n’est pas du tout dans le moule de l’âge adulte. Il se réveille très tard, s’habille et mange comme un jeune, rencontre de sérieuses difficultés à gérer sa vie de couple et sa relation avec son fils. D’autre part, cette position lui permet de conserver un regard surprenant sur les choses et un esprit de révolte. Beaucoup d’éléments dans le film sont autobiographiques : nous sommes une génération dont la volonté de rester jeune perdure, parfois même très tard…

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Kippah

Normalement, il ne faut mettre la kippah qu’à la synagogue ou dans une cérémonie particulière où on loue Dieu. Ceci dit, dans la culture juive, il y a un mélange de tradition et de religion. Beaucoup de gens, comme moi, vivent un peu leur judaïsme « à la carte ». Simon est anti-religieux, anti-tradition donc il ne met pas la kippah, alors qu’Hadrien décide de la porter (puis de la garder) pendant l’enterrement de son grandpère. La grande crainte de Simon c’est que son fils devienne religieux ou pire, ultra-orthodoxe. C’est un peu comme dire « attention ! » : à trop vouloir se couper de tout et ne rien transmettre, on peut provoquer la réaction inverse. Quand on interdit quelque chose, ça devient tout d’un coup très attirant. Il faut trouver un juste milieu, on ne peut pas se couper complètement de sa culture.

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Lapin

Quand j’étais petit, je voulais des animaux et je n’en ai jamais eu. C’est drôle, les enfants veulent souvent une mascotte contre la volonté des parents. Dans le film, Simon cède au désir de son fils et ils prennent le lapin avec eux dans la voiture. Je trouvais amusant que Simon soit allergique à ce lapin et fasse une réaction féroce. Ceci dit, je ne sais pas si le lapin est kacher…

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Mise en scène

Dans Voleurs de Chevaux il y avait une dimension très lyrique qui ne se retrouve pas vraiment dans Simon Konianski. Dans une comédie, ce qui compte surtout c’est le rythme et les personnages. Je voulais vraiment que la mise en scène soit à leur service : les caractériser et leur trouver toute une série d’objets, de couleurs, de costumes. L’objectif était de créer un monde, un univers complet et bariolé autour de la famille Konianski. Au niveau du cadre, le personnage de Simon est assez isolé au début. À chaque fois que quelqu’un se rapproche de lui, c’est pour l’entraîner dans le conflit. Il est finalement toujours un peu à part, souvent seul dans le cadre face à ses contradicteurs. Au fur et à mesure que le film avance, il se recentre et se rapproche des autres personnages. Pendant le travail préparatoire, on a beaucoup regardé les films de Wes Anderson. J’aime la façon dont il traite les situations, les costumes, les objets. Mais les références de ce film sont bizarrement The Big Lebowski, Fargo... les frères Coen en somme. Ils sont épatants du point de vue de la composition du cadre, des agencements et du travail plastique sur l’image. C’est clinquant sans être tape-à-l’oeil, c’est exactement ce que je recherchais. C’est une comédie que je voulais familiale et populaire. Au niveau du traitement des espaces, on a travaillé pour que plus on s’approche de l’Ukraine, plus ça devienne lumineux, coloré, chatoyant. Le film s’illumine en allant vers sa résolution. Enfin, pour la musique j’ai repris l’idée que j’avais développée dans Alice et Moi. À l’époque, on était parti sur une samba qui se tribalise et devient de plus en plus « black » avec des percus africaines, latino. Ça suivait le rythme endiablé du film, ça créait un contre-point et renforçait la dimension « cocotte-minute ». Ici je me suis dit que je voulais avoir le Brésil en transparence dans tout le film. La musique sud-américaine se marie bien avec la comédie, tout baigne un peu dans une ambiance légèrement tropicale et en même temps décalée.

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Nouvelle Vague

Dans les dossiers d’aide à la production, j’ai souvent évoqué Antoine Doinel et Truffaut. J’adore notamment Les 400 coups. Je trouve très intéressant d’avoir un alter ego de cinéma avec qui on peut fantasmer toutes sortes d’aventures de vie et faire passer des choses à soi. C’est très stimulant de créer un personnage de toutes pièces et ensuite le voir grandir et évoluer. La saga Antoine Doinel était plus planifiée que Simon Konianski. J’ai le projet de faire d’autres films avec Simon, mais sans suivre d’ordre chronologique, ce sont plutôt des variations autour de ce personnage. J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec Jonathan Zaccaï, on s’est vite très bien entendu, un peu comme si on faisait partie de la même famille. Il est très réactif, il a toujours une proposition de gag (la minerve c’est son idée) pour améliorer la scène, la rendre loufoque. Son jeu est très physique, il grimace, joue du sourcil, se tortille, se gratte et à chaque fois, ça marche. Il n’a vraiment peur de rien. Jonathan adore Ben Stiller et ça se sent !

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Ophtalmologie

Au début, je ne voulais des lunettes que pour Simon, mais tous les vieux en portaient aussi... Donc finalement, ce fut lunettes pour tout le monde ! Il y a une fragilité chez les gens qui portent des lunettes. Ça peut aussi raconter que personne ne voit clair et que finalement tout le monde reste campé sur ses positions. Les lunettes sont un rempart, mais aussi un élément de comédie. Et il y a les différents « clans de lunettes » : Simon et son fils ont des lunettes cassées et le reste de la famille a des lunettes plus corsées, plus lourdes, des lunettes de guerre !

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Pique-nique

Les Konianski sont une famille qui ne fait que manger. Evidemment, les conflits finissent aussi par se cristalliser au niveau des choix alimentaires. Chacun son truc : Simon c’est la trash-food, Corazón les produits bio et les autres sont naturellement plongés dans la tradition, avec les tartines au foie haché par exemple. Ceci dit, la gastronomie juive, si l’on n’est pas né avec, je ne la recommande pas forcément…

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Questionnement

Les trois piliers qui déterminent aujourd’hui la communauté juive sont : Israël qui définit l’identité, l’endogamie comme mode de fonctionnement et rempart contre l’assimilation, et la Shoah, paroxysme d’une longue histoire de persécutions et de massacres. Je ne me reconnais pas vraiment dans ces trois piliers. Mon judaïsme à moi est plutôt bariolé, loufoque, coloré, c'est Chagall mais aussi Woody Allen, Art Spiegelman et Cholem Aleichem, c'est cette autodérision, cet humour féroce mêlé à un cosmopolisme joyeux (je me sens chez moi partout). C'est un judaïsme ouvert sur le monde. À un moment de ma vie, j’ai été Simon. Je faisais un rejet total du judaïsme et je suis donc parti vivre à New York. Manque de chance, je me suis retrouvé dans un appartement avec une musicienne juive de la bande à John Zorn… J’ai quitté un milieu juif pour me retrouver dans un autre où on ne parlait que d’antisémitisme, de psychanalyse et de camps... En fait, où que j’aille, quoi que je fasse, ma judéité ressurgit malgré moi, alors j’ai décidé d’en faire des films et d’en rire. Mes amis proches sont un peu comme moi, ils sont très juifs mais en même temps ont cette prétention de ne pas être comme les autres, il y a une sorte de questionnement permanent qui nous hante. Dans ce film, j’avais envie de me moquer de moi, de ma petite vie, de mes petits problèmes amoureux, de santé, de guéguerre avec ma famille et ma communauté etc. Il y a probablement des gens qui vont dire que c’est une caricature, que c’est un peu antisémite… Je les invite à venir à un repas de famille chez ma tante. C’est bien pire que ce que j’ai raconté !

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Rabbin

Pour moi, le rabbin c’est le vieux sage malicieux du shtetl. Il faut tout de même savoir que tout seul, il n’est rien. Dans la religion juive, on ne peut pas faire un office s’il n’y a pas au moins dix personnes. Dans le film, on en a fait une figure qui a la bonne solution pour tout mais qui reste un peu fou : il donne à Ernest un talisman et lui dit de pisser dans le lavabo pour chasser son fils de chez lui. Il y a une petite histoire que j’aime assez : celle d’un Juif Polonais qui va voir le rabbin parce qu’il est malheureux dans sa minuscule maison où il habite avec sa femme et ses quatre enfants. Le rabbin lui recommande de faire venir ses cousins chez lui, de prendre une poule, une chèvre, et il en rajoute à chaque rencontre. Au bout d’un moment, l’homme n’en peut plus. C’est un cauchemar. Et là, le rabbin lui dit de faire partir tout le monde. Du coup, sa petite pièce avec ses quatre enfants et sa femme lui semble très bien. On retrouve l’idée d’un rabbin à la fois très sage et rigolo. Sa sagesse est espiègle, elle respire la malice.

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SurvÊtement

J’ai travaillé avec la même costumière que pour Voleurs de chevaux. Le point de départ des survêtements vient des vielles Juives de Miami en rose ou en pêche et des grand-mères avec des énormes casquettes de golf qui vont prendre leur brunch dans le quartier juif de Los Angeles. Je trouvais ça drôle : on a le jogging Baghdad de Simon et le jogging Miami de Tante Mala. Une amie de ma mère a un style encore plus excessif que celui de tante Mala : son rouge à lèvres dépasse jusqu’aux narines ! Elle a une espèce de coiffure noire qui tient avec des tonnes de laque, même quand elle bouge. Elle est couverte de bijoux fantaisie parce que les vrais sont dans un coffre fort, elle porte donc des breloques en plastique d’une laideur indescriptible. Pour Popeck, on voulait qu’il ait des costumes qui reprennent les motifs de la tapisserie qu’il a chez lui. Certes, on n’a pas essayé de faire dans la dentelle, c’est un monde qui ne l’est pas. C’est très kitsch et surchargé, et en même temps ça donne de la vie aux personnages.

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TÉlÉphone

Lorsqu’on a des problèmes de couple, j’ai remarqué que le téléphone ne fait qu’envenimer les choses. Du coup, c’est aussi un très bon élément de comédie : au lieu de communiquer, soit on communique trop, soit on communique mal, et au final c’est toujours une catastrophe. On l’a surtout utilisé comme un perturbateur qui va peser sur Simon jusqu’à la fin du film. Le téléphone énerve, agresse et ne sonne jamais au bon moment.

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Universitaire

La génération de mes grands-parents (arrivés de Pologne en Belgique, en France, ou aux États-Unis, pendant les années 30), était principalement composée de petits artisans. Mes deux grand-pères étaient tailleurs et ont travaillé tous les jours très tard le soir, jusqu’à la retraite. Travailler pour économiser de l’argent afin que les enfants puissent faire des études, telle était la logique. Ces enfants qui ont fait l’université sont un peu devenus comme Simon ou comme mes parents, qui sont tous les deux enseignants. Pour ma grand-mère, les enseignants ce sont des bons à rien qui ne travaillent pas beaucoup et ne gagnent pas assez d’argent. Dans l’esprit de cette génération, s’ils se sont sacrifiés toute leur vie, c’est pour que leurs enfants s’en sortent mieux qu’eux et deviennent médecins ou avocats, pas profs ou artistes. Comme dirait ma grand-mère, il faut une bonne situation qui rapporte de l'argent, et si on rajoute « une « villa quatre façades », une gentille femme et des enfants », on a le package du bonheur. Quand on n’a rien eu, on a l’impression que l’argent fait le bonheur… Or le passage par l’université permet paradoxalement de comprendre que l’argent ne fait pas le bonheur.

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Voiture

La voiture est à la fois un petit théâtre en mouvement et une cocotte-minute qui explose au bout d’un moment. C’est une unité de lieu, un espace clos d’où on ne peut pas s’échapper, qui me permet de filmer de manière frontale et laisser la tension monter. L’idée était que Simon se sente oppressé et mal à l’aise partout. Il a l’impression de toujours être à l’étroit et de ne pas avoir sa place. Que ce soit sa chambre chez son père, son lit de camp qui grince, la voiture, la chambre d’hôtel en Pologne ou la salle communautaire, tous les endroits qu’il visite suivent la même logique, c’est la même petite boîte. C’est un personnage qui subit beaucoup mais qui, à un moment donné, décide de s’affranchir. Avec Corazón, quand il prend son fils en otage, on sent que quelque chose a changé. Et en ressoudant cette relation père-fils qu’il avait négligée, il devient plus adulte et mâture. Dès qu’il se retrouve seul avec son fils, ils perdent cette voiture dans la campagne… Elle se casse, tout simplement. Et l’espace s’ouvre, devient infini.

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Wald Micha

Oui, ce film parle beaucoup de moi. Tout ce que Popeck ou l’oncle et la tante disent, je l’ai entendu. Mon grand-père collectionnait les savonnettes et les petits laits des cafés, il faisait sécher les sachets de thé pour les réutiliser, économisait l’eau... Il avait un cousin complètement fou, un communiste pur et dur qui avait fait la guerre en Espagne avec les brigades juives internationales et qui se sentait menacé par des fascistes où qu’il aille. On a voulu me marier à une gentille pianiste. Je suis sorti avec une danseuse qui, dans un spectacle, était à moitié nue. Mon fils n’est pas circoncis… Mais je n’ai pas de torticolis !

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XÉnophobie,racisme et antisÉmitisme

La peur de l’Autre est souvent primaire : beaucoup de gens peuvent avoir peur des « étrangers » parce qu’ils sont visuellement différents et qu’ils appartiennent à des cultures qu’ils ne comprennent pas forcément. En revanche, la peur du Juif est plus perverse et secrète. Il y a cette idée assez répandue de complot juif, de gens qui infiltrent la société comme un virus. Le racisme, on le retrouve surtout dans les classes populaires et dans la haute bourgeoisie de droite, alors que la peur des Juifs, on peut la retrouver partout, chez des gens de gauche, d’extrême gauche, des intellectuels, des artistes. Chopin, Strauss et Céline étaient antisémites. C’est quand même étrange, des gens qui réfléchissent et peuvent livrer des oeuvres sublimes sont en même temps antisémites, c’est quelque chose que je n’ai toujours pas compris… Chez les Juifs, il y a encore aujourd’hui un sentiment de persécution. Mais attention, à force de trop crier au loup, le loup arrive. Je pense aussi qu’en se refermant pour essayer de se protéger, il existe le risque de créer des ghettos, et les ghettos entraînent des réactions de racisme.

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Yiddish

Goy : Toute personne qui n’est pas juive
Goyeh : Femme non juive
Goyim : Groupe de non juifs
Hak nish in tshaynik aran ! : Ne me fais pas sonner la tête comme une bouilloire !
Ich darf es vi a loch in kop ! : J'ai besoin de cela comme un trou dans la tête !
Meshigeh : Fou
Oy vay a brokh ! : Oh malédiction !
Oy gevalt : Cri d’angoisse, de douleur, d’anéantissement ou pour demander de l’aide
Oy, Vai ! : Expression de consternation ou de douleur
Ptsha : Pieds de boeuf en gelée
Shoyn : Ok, d’accord
Shikseh : Fille non juive
Shlimazel : Personne qui n’a pas de chance
Shmendrik : Nigaud, abruti

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ZÉro de conduite

Plus jeune, j’étais un gentil fils, souvent premier de classe, un peu le gendre idéal. Cependant, je n’ai jamais été dans le moule, il y avait toujours un fond décalé, de révolte et de questionnement dans ma démarche. Le cancre est une figure qui m’attire beaucoup, je trouve que le looser est un personnage attachant qui se prête très bien à la comédie. Je suis certainement moins rebelle que Simon, mais heureusement il est là pour me permettre d’aller un cran plus loin dans ce que j’aimerais faire…

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